LIBÉRALISME ET IMMIGRATION

 

(Annexe de l’ouvrage du Carrefour de l’Horloge « La préférence nationale : réponse à l’immigration » publié en 1985.) 

I. Le point de vue d’un libéral 

Nous donnons ci-dessous un extrait de l’intervention introductive du Dr Arthur Sheffield sur « la nation dans la pensée libérale classique », présentée au colloque régional de la Société du Mont-Pèlerin, organisé par l’Institut économique de Paris le 29 février 1984 (le texte original est en anglais).

A. Shenfield évoque l’opinion des grands auteurs, citant notamment Adam Smith : « Nous n’aimons pas notre pays en tant qu’il appartient à l’humanité tout entière ; nous l’aimons pour lui-même, indépendamment de toute autre considération ».

Il aborde ensuite la question de l’immigration : « … La renaissance des politiques nationales libérales rencontre une difficulté propre à notre époque. La libre circulation des hommes et des marchandises constituait un des principes fondamentaux du libéralisme classique. Alors que seule la Grande-Bretagne, parmi les grandes nations, est restée fidèle à la libre circulation des marchandises jusqu’au XXème siècle, la circulation des hommes s’est mieux comportée. Jusqu’en 1914, il y avait peu d’interventions limitant l’immigration et l’émigration dans le monde civilisé. L’émigration vers les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et son Empire, et la France était presque entièrement libre ; la France maintint largement cette liberté après la Première Guerre mondiale, contrairement aux Etats-Unis et à la Grande-Bretagne. »

A cette époque-là, l’immigration était acceptée par les pays d’accueil parce que, à l’exception du cas américain, les immigrants étaient peu nombreux et les populations concernées aisément intégrées. Aux Etats-Unis, des millions d’individus arrivèrent entre 1880 et 1914, mais le pays pouvait les absorber et on les estimait presque tous assimilables. Les Chinois et les Japonais étaient considérés comme des exceptions et ainsi, quelque temps après, des obstacles leur furent opposés.
Cette opinion à leur égard s’est révélée fausse, ainsi que le prouve leur admirable intégration dans la vie américaine au cours des dernières décennies. Les Européens n’étaient pas simplement assimilables ; ils étaient désireux d’être assimilés. Il est vrai que beaucoup furent traités avec mépris par les populations de vieille souche, mais les intérêts et les traditions favorables à sur intégration étaient trop forts pour être contrariés.

De nous jours, les sources et le volume de l’immigration ont changé, en partie du fait des transports aériens et en partie du fait de l’explosion de la population dans les pays pauvres non européens … Les Etats-Unis ont reçu des millions d’Hispaniques, y compris ceux qui par millions innombrables sont venus illégalement du Mexique.

La Grande-Bretagne a reçu des Noirs des Antilles ainsi que des Indiens et des Pakistanais d’Asie, plus nombreux que tous les immigrants des nombreux siècles avant 1914. Dans les vingt dernières années, la France a reçu un grand nombre d’Arabes et d’Africains, l’Allemagne, la Suisse et la Suède, beaucoup de « travailleurs immigrés » des pays méridionaux d’Europe et de Turquie d’Asie.

Le problème de ces migrations vers les pays d’accueil est bien entendu celui de l’assimilation, mais pas seulement l’assimilation de ceux qui ont déjà été introduits ; il s’agit aussi de la possibilité d’assimiler ces énormes hordes d’immigrants qui arriveraient des pays pauvres et non blancs si les portes étaient aussi ouvertes que le libéralisme classique le commanderait. Le cas des « travailleurs immigrés », en théorie, n’est pas un problème, mais dans les faits, il n’est pas facile d’user du droit qu’on s’est réservé de les renvoyer chez eux. Aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne, et peut-être en France, la perspective libérale de la porte ouverte effraie au dernier point la plupart des citoyens. Presque personne, au Congrès ou au Parlement, ne voudrait voter en ce sens.


Un libéral classique pourrait dire que les pays d’accueil ne doivent s’en prendre qu’à eux-mêmes, car c’est l’Etat-providence, qu’ils ont établi d’une manière irréfléchie et antilibérale, qui joue le rôle d’aimant de ces multitudes redoutables. C’est là une vérité d’évidence, et c’en est une autre également de dire que le problème est dû en partie aux obstacles opposés par les pays d’accueil aux importations de marchandises en provenance des pays pauvres. Pourtant, il n’est pas douteux que, même si le commerce était entièrement libre et s’il n’existait pas d’Etat-providence, un grand nombre de pauvres, de race et de culture non européennes, chercheraient à entrer. « Excellent, dirait alors le libéral, quelle chance d’avoir un tel apport de main d’oeuvre de bonne volonté ! »

Cependant, il est de fait que cette immigration massive de gens de races et de cultures si différentes pourrait transformer le caractère national du pays d’accueil. Le cas des Etats-Unis entre 1880 et 1914, n’est aucunement comparable. L’Amérique serait-elle encore l’Amérique avec 30 ou 40 millions d’Hispaniques qui tiendraient à conserver leur culture ? L’Angleterre serait-elle encore l’Angleterre avec 10 millions d’Antillais et d’Asiatiques ? D’ici quelques décennies, ces chiffres ne seront pas des chimères.

Le libéral se trouve alors devant un dilemme. Le caractère national est peut-etre un concept difficile à saisir, il n’en reste pas moins qu’il existe. La culture nationale est certainement une réalité. Les libertés mêmes de l’Angleterre, de l’Amérique et de la France sont enracinées dans leurs cultures, héritage des siècles. N’ont-elles pas le droit de les préserver ?

Qu’auraient dit Hume et Smith devant une telle situation ? C’étaient des hommes sensés et modérés. Il est facile de deviner qu’ils auraient affirmé que le libéralisme et les valeurs d’une nation ne sont pas à 100% en accord, qu’il existe entre elles une certaine tension et qu’il est recommandé d’envisager un compromis entre eux.

En tout état de cause, c’est le propre d’une bonne doctrine libérale de faire en sorte que la libre circulation des marchandises à laquelle il ne devrait y avoir aucun obstacle, réduise le besoin d’immigration.

 

II. Portée et limites du libéralisme

 

Certains ultra-libéraux dogmatiques ne partagent pas l’opinion d’Arthur Shenfield. Ils rejettent le concept de nation, condamnent le « nationalisme » sous toutes ses formes et, s’il s’agit de l’immigration, préconisent la politique de la porte ouverte. Nous voudrions montrer, quant à nous, que sur ce point ils se trompent et qu’un libéralisme bien compris doit admettre la nation comme une des conditions de la liberté.

Les limites de l’analyse économique 

« Laissez faire, laissez passer. » La liberté des échanges est la pierre de touche du libéralisme. L’analyse économique a mis en évidence les avantages de la division du travail qui s’établit entre les agents économiques, lorsqu’ils ne sont pas contraints par des obstacles artificiels. Dans une première étape, le programme libéral s’est appliqué à l’intérieur de la nation, grâce à la suppression des péages et des privilèges qui entravaient la liberté du commerce et de l’industrie. L’unité du marché a été considéré comme un aspect de la nécessaire unité nationale. Historiquement, il est donc incontestable que le libéralisme et le nationalisme ont eu longtemps partie liée.

Malheureusement, au XIXe siècle, l’idéal de la nation a paru s’éloigner de l’idéal de la liberté. Sous l’influence de la pensée de Hegel, on a confondu l’Etat et la nation. Ce nationalisme étatique devait plus tard, avec le fascisme et le national-socialisme, devenir une branche du mouvement socialiste. Or l’Etat n’est pas la nation, mais un outil à son service.

(…)

S’il s’agissait simplement de mettre en valeur les ressources naturelles, les flux migratoires devraient d’ailleurs se faire en sens inverse. Car, en général, les pays développés ont une densité de population très supérieure à celle des pays pauvres. La France, par exemple, est beaucoup plus peuplée que l’Algérie. En réalité, ce n’est pas la logique de l’économie concurrentielle, mais la logique perverse de l’étatisme qui pousse à l’émigration Africains et Asiatiques, et cela doublement : d’une part la « générosité » aveugle des Etats-providence les attire en Europe ; d’autre part, les politiques socialistes, suivies peu ou prou par la plupart des pays du tiers monde, sont un frein au développement et à l’initiative et incite les éléments les plus dynamiques à tenter leur chance ailleurs. Les flux migratoires ne sont pas au XXème siècle une conquête du libéralisme mais la dramatique conséquence des dégâts causés par le socialisme.

De ce phénomène de l’immigration, l’analyse économique ne peut en donner la clé. Pour parler aux économistes le langage qu’ils pratiquent, disons que l’immigration est fondamentalement une source d’ « effets externes », parce qu’elle change le « paysage » de chacun, son cadre de vie. Pour l’économiste, la nature des populations humaines est une donnée exogène, un fait de l’histoire qui s’impose à lui, de même que les ressources naturelles sont un fait de la géologie auquel il ne peut rien changer.

 

Hayek et la tradition

Le professeur Hayek, principal inspirateur du renouveau des idées libérales, est aussi celui des penseurs libéraux qui a le mieux mesuré les limites d’un certain libéralisme dogmatique, lorsque celui-ci réduire l’homme a sa dimension économique. Ce faisant, il a profondément renouvelé la critique des courants socialistes. Leur grande erreur est de n’avoir point compris que l’ordre social n’est pas construit à partir d’un centre, qu’il ne peut pas être dessiné intentionnellement par une volonté unique, parce que personne ne détient en lui-même les innombrables informations disséminées à travers toute la société. Les peuples ont donc avantage à la continuité culturelle. Les valeurs, les traditions récapitulent une vaste expérience (la sagesse des nations) qu’il faut laisser évoluer lentement pour s’adapter à des circonstances changeantes, sans prétendre à les bouleverser. La famille, par exemple, est une institution « naturelle » (dans ce sens que personne n’a décidé, un jour, de la créer) qui joue un rôle essentiel dans la transmission des valeurs d’une génération à l’autre et, par là, dans la stabilité de l’ordre social. Nous ajouterons que la nation, forme moderne du sens de la communauté, est devenue aujourd’hui une de ces traditions essentielles, qu’on ne peut mettre en cause sans provoquer un effondrement général de l’édifice culturel.

Les ultra-libéraux qui rejettent l’idéal de la nation au nom de la logique économique témoignent au fond de la même erreur constructiviste que les socialistes, car ils veulent aussi faire table rase des traditions ou tout au moins, d’une tradition essentielle à l’ordre social.

La nation, comme jadis la cité, son homologue antique, sont les seuls cadres historiques où la liberté se soit épanouie. En rejetant la nation, le libéralisme utopique rejette un des présupposés de la liberté politique. Comme l’a bien vu Hayek, le libéralisme est une doctrine juste, mais incomplète : il faut y ajouter encore la tradition. Celle-ci inclut aujourd’hui l’idéal de la nation. Loin d’adhérer à un libéralisme utopique et irresponsable, les Français attachés à la liberté défendront un libéralisme national, considérant que la nation et la liberté sont des valeurs complémentaires, comme le veut au demeurant notre tradition républicaine.

 

Conclusion : la réalité politique

Le renouveau des idées libérales s’accompagne d’un regain des valeurs traditionnelles. Aux Etats-Unis, un même mot désigne ces deux courants : conservatism. Mais les analystes américains reconnaissent que ce « conservatisme » est double ; ils parlent d’une part d’un economic conservatism – ce que nous appelons en France le libéralisme – et d’autre part d’un social conservatism, qu’on peut traduire par traditionalisme. Le président Reagan, Mme Thatcher font la synthèse de ces deux courants. Fort libéraux en économie, ils incarnent aussi le redressement national et le retour aux valeurs traditionnelles. Si en France l’establishment intellectuel discute surtout de la désétatisation de l’économie – au demeurant fort nécessaire – les grands thèmes qui agitent une majorité de moins en moins silencieuse ne sont pas de ceux où le pur libéralisme ait une position bien établie, qu’il s’agisse de l’école (que faut-il penser des pédagogies libertaires ?), de la sécurité (faut-il voir dans M. Badinter un libéral ?), de l’immigration enfin.

La réalité politique est sans équivoques. Si les libéraux devaient adhérer à des thèses utopiques réductionnistes et matérialistes, ils se couperaient du peuple et disparaitraient en tant que force politique.

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