Les "néoréactionnaires" sont-ils vraiment de droite ?
- Pierre de Tiremont

- il y a 3 heures
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Nous avons lu Les Lumières sombres. Comprendre la pensée néoréactionnaire, d’Arnaud Miranda (2026)[1]. C’est un bon livre en ce qu’il décrit bien ce mouvement ou cette constellation intellectuelle qui irrigue la contre-culture de droite sur Internet depuis des années. Elle influencerait aussi des hommes politiques comme J. D. Vance et des géants de la technologie comme Peter Thiel ou Marc Andreessen. On voit cependant mal la cohérence interne de ce mouvement, qui repose sur deux auteurs, Curtis Yarvin et Nick Land.
Curtis Yarvin (né en 1973) est une sorte de synthèse entre Thomas Carlyle et un Ludwig von Mises mal digéré. Son objectif : l’ordre et la prospérité. Son moyen : faire infuser dans l’élite des idées monarchistes et austro-libertaires. Il est contre la démocratie. Nous disons un Mises mal digéré, car il veut que l’État soit géré comme une entreprise, ce à quoi Mises s’opposait. Nous voyons mal ce que Yarvin apporte d’intéressant. La critique de la démocratie n’est pas nouvelle, mais, par les temps qui courent, on n’a pas trouvé mieux que la démocratie, à condition évidemment qu’elle soit authentique, ce qui est loin d’être le cas en France. La corruption des élites, dont l’affaire Epstein est une sinistre illustration, plaide pour le pouvoir du peuple. Enfin, la thèse selon laquelle l’État devrait être géré comme une entreprise est une idiotie. Elon Musk vient d’en apporter la preuve à ses dépens avec le DOGE, qui a été un échec. On se demande pourquoi Yarvin a de l’influence. L’un de ses blogues se nomme « Le miroir gris du prince nihiliste ». Cette référence au nihilisme nous frappe par son incohérence et son opposition à toute vraie pensée de droite. Elle forme un pont avec le deuxième auteur de la « néoréaction », Nick Land.
Nick Land (né en 1962) vient du cosmopolitisme et semble y être resté. Nourri par Deleuze et Guattari, il veut fondre l’humanité, ou plutôt la détruire, dans une sorte d’utopie technique où l’espèce humaine a disparu, remplacée par des « cyborgs » (surhommes augmentés par l’électronique, personnages de fiction scientifique). Il revendique le capitalisme en ce qu’il serait destructeur de l’ordre établi et accélérateur de son utopie transhumaniste. Land a été un penseur important à gauche dans les années 1990, notamment sur la question transsexuelle. Aujourd’hui, tout son champ lexical tourne autour du monstrueux, de la destruction, du pessimisme et du désespoir. Ajoutez à cela une bonne dose d’ésotérisme et de numérologie, et vous avez une sorte de gnostique étrange qui ne mérite pas le nom de réactionnaire ou de néoréactionnaire et qu’il est impossible de classer à droite.
L’utopie transhumaniste est une horreur. Primo, c’est une utopie et elle n’est donc pas réalisable. Secundo, si même elle l’était, il faudrait la combattre parce que les hommes tels qu’ils sont, c’est-à-dire nous, nous n’avons aucune raison de vouloir laisser la place à des être qui nous seraient supérieurs.
Land est une bonne illustration de la mutation logique de l’utopie égalitaire. L’égalité entre les hommes est impossible puisqu’elle n’existe pas dans la nature. La gauche étant l’expression idéologique de l’utopie égalitaire, elle finit inévitablement par se fracasser sur le mur de la réalité. Un homme de gauche rêve d’un monde impossible : une utopie. D’où le lyssenkisme : la gauche a besoin de développer un discours pseudo-scientifique en affirmant notamment, contre l’évidence, qu’il n’y a pas de différences naturelles entre les races ou entre les sexes, qu’il n’y a pas d’héritabilité de l’intelligence, etc.
La contradiction du jugement de valeur et du jugement de connaissance est remarquable dans les récits utopiques. Dans la variante collectiviste de la caserne, l’inégalité resurgit sous la forme d’une obéissance absolue aux dirigeants, comme on le voit chez Thomas More, qui a inventé le mot « utopie ». Dans la variante cosmopolite du carnaval, l’état de nature imaginé par Jean-Jacques Rousseau (qui n’était pas encore anticosmopolite) dans son Discours sur l’origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes fait disparaître l’inégalité en décrivant des individus livrés à eux-mêmes, sans relations autres que fugaces avec les autres.
Mais la gauche est souvent arrivée au pouvoir, hélas ! Sous sa forme collectiviste la plus aboutie, elle a donné le communisme. Or, l’abolition de la propriété et la liquidation de la bourgeoisie ont établi une société parfaitement inégalitaire, comme dans l’utopie de Thomas More, où le parti exerce la tyrannie sur le peuple et où la nomenklatura bénéficie de privilèges exorbitants. Dans la variante modérée, la social-démocratie, comme en France, la redistribution des richesses réduit en effet les inégalités, mais elle accroît la pauvreté et l’on reste loin de l’égalité dont on rêvait.
Pour ce qui est de l’utopie cosmopolite, l’effacement des frontières et l’abaissement des nations n’ont eu lieu, et encore très partiellement, que dans et par l’union européenne, mais celle-ci démontre son impuissance et n’englobe qu’une petite partie du genre humain. L’effacement des identités individuelles et collectives ne se produit nullement. Au contraire, le monde se fractionne toujours plus et les cosmopolites en sont réduits à se réclamer paradoxalement d’identités séparées contre l’identité nationale, comme aux État-Unis avec le mouvement de l’éveil (wokisme).
Donc, l’échec du collectivisme, qui a conduit à l’effondrement de l’URSS en 1991, n’a fait que précéder celui du cosmopolitisme, qui est de plus en plus manifeste, surtout depuis l’arrivée au pouvoir du président Donald Trump le 20 janvier 2025.
Les points communs entre Land et Yarvin : le réalisme biologique (si Land reconnaît la force de l’hérédité, c’est pour la dépasser par la technique transhumaniste), le rejet de la démocratie, l’éloge du capitalisme[2]. Land admet l’hérédité des capacités et il vient de la gauche. À notre avis, il ne l’a pas quittée. Avec lui, on assiste à un transfert d’utopie. Le transhumanisme est l’issue de secours de la pensée de gauche acculée par la réalité. C’est ce qui explique probablement le succès de cet auteur. Une fois qu’un homme de gauche s’est résigné à admettre que l’inégalité parmi les hommes était inscrite dans notre ADN, que lui reste-t-il à faire pour sauver son idéal égalitaire ? Tourner le dos au monde réel et plaider pour le transhumanisme. L'eugénisme des socialistes de la fin du XIXe siècle et du début du XXe, comme celui de George Bernard Shaw, relevait de la même logique : l’hérédité n'était pas niée, parce qu'on croyait pouvoir égaliser les individus par de grandes politiques eugénistes. En ce sens, l'eugénisme socialiste est une version élémentaire et une préfiguration du transhumanisme.
Arnaud Miranda gâche la conclusion de son livre par une analyse grotesque. Selon lui, en France, seul le Carrefour de l'Horloge[3] serait compatible avec la “néoréaction”. Comme nous venons de le voir, ce cercle de pensée attaché au national-libéralisme, qui se réclame de la démocratie et de la république, n’a pourtant pas grand-chose à voir avec les auteurs de la prétendue néoréaction. L’argument bien faible avancé par Miranda est qu’il n’est pas antilibéral. C’est un peu court !
Henry de Lesquen et Pierre de Tiremont
[1] Arnaud Miranda, Les lumières sombres. Comprendre la pensée néoréactionnaire, Gallimard, 2026.
[2] Yarvin n’aurait pas lu Land et semble le mépriser. Land apprécie cependant Yarvin, mais voit dans le projet de celui-ci un simple moyen d’accomplir sa propre utopie techno-cosmopollite.
[3] Avec Guillaume Faye (l’un des penseurs de pacotille de la PND, prétendue nouvelle droite), pour son « archéo-futurisme ».





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