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  • Photo du rédacteurHenry de Lesquen

Épiphanie : prêtres et non rois, les mages étaient venus d’Iran

Dernière mise à jour : 1 févr.

Vous avez sans doute, comme nous, « tiré les rois » le 6 janvier, jour de l’Épiphanie, en partageant une galette en famille. Le plus jeune des enfants s’est mis sous la table pour répondre à la question : « Pour qui celle-là ? », tâchant de n’oublier personne, jusqu’à ce que le sort donnât la fève à celui qui allait devenir le roi ou la reine et porter la couronne jusqu’à la fin du repas… Ces traditions sont précieuses et il est important de les entretenir, année après année, parce qu’elles resserrent les liens entre les générations et nous rappellent notre identité chrétienne.

 

Nous avons cependant le devoir de rétablir la vérité, et tant pis pour la légende des rois-mages ! Les mages qui sont allés adorer l’enfant-Jésus, « le roi des Juifs qui venait de naître », dans le récit que nous donne l’Évangile selon saint Matthieu (chapitre II, versets 1 à 16), n’étaient nullement des rois pour leur part. S’ils l’avaient été, nul doute que saint Matthieu l’aurait mentionné, ce qu’il n’a pas fait. (Il n’a pas écrit non plus qu’ils étaient trois : leur nombre est indéterminé.) En réalité, les mages étaient des prêtres, et non des rois, et ils venaient d’Iran.

Vous objecterez peut-être que saint Matthieu n’a pas dit davantage qu’ils étaient des prêtres, mais il y avait une bonne raison à cela : les mages l’étaient par définition. Ils étaient plus précisément les prêtres du zoroastrisme, religion fondée par Zarathushtra, alias Zoroastre, adorateur d’Ahura Mazda, « le Seigneur Sagesse », et qui était devenue celle de l’Iran. Nul ne l’ignorait à l’époque du Christ. Un auteur païen du Ier siècle, Plutarque (46-125), a parlé de « Zoroastre le Mage ».

Les mages ont d’abord été la caste sacerdotale des Mèdes, peuple iranien proche parent des Perses – avec lesquels les Grecs les confondaient – qui adopta le zoroastrisme après la fondation de son empire par Déjocès en 710 av. J.-C. (Ce fut le premier des quatre empires iraniens qui ont dominé en tout ou partie le Proche et le Moyen-Orient de -710 à 651, avec une parenthèse macédonienne, consécutive aux conquêtes d’Alexandre, de -330 à -247, et qui furent successivement mède, perse achéménide, parthe arsacide et perse sassanide, sans cesser d’adorer Ahura Mazda.) La conquête de la Chorasmie, patrie de Zoroastre, aujourd’hui le Khwarezm en Ouzbékistan, les Turcs y ayant remplacé les Iraniens, a permis à sa religion universaliste, la première du genre, de rayonner en dehors de son foyer d’origine. C’est ainsi que le nom de « mage », magos en grec, du vieux-perse magu, finit par désigner les prêtres zoroastriens en général, qu’ils fussent mèdes ou non, bien qu’il n’apparût pas dans l’Avesta, le livre saint du zoroastrisme, lequel fut composé bien avant Déjocès.

Saint Matthieu ne pouvait pas ne pas savoir que les mages étaient des prêtres zoroastriens. Après lui, les auteurs chrétiens des premiers siècles, comme saint Justin martyr (100-165), Père de l’Église, ne l’ignoraient pas non plus. Les premiers chrétiens ont vénéré Zoroastre, maître des mages venus adorer l’enfant Jésus.

« L’étoile qu’ils avaient vue en Orient » (v. 9) – en Orient, c’est-à-dire en Iran – les conduisit jusqu’à Jésus. Le zoroastrisme n’a aucun rapport avec l’astrologie, qui est ignorée dans l’Avesta, mais les Grecs avaient transformé le nom du prophète Zarathushtra en Zôroastrês, d’où Zoroastre en français, et l’étymologie populaire avait cru voir dans les deux dernières syllabes du nom le mot « astêr », étoile, ou « astron », astre, ce qui a créé une confusion entre la religion des Iraniens et les pratiques astrologiques des Sémites de Babylone, d’autant que le roi perse Cyrus avait conquis cette ville en -539. L’étoile des mages de l’Évangile était donc une allégorie qui symbolisait leur appartenance au zoroastrisme.

S’il a pris à tort les mages pour des astrologues, saint Matthieu n’est pas tombé dans une autre erreur, qui était pourtant courante en son temps, en confondant le mage et le magicien, mageutês en grec, celui qui pratique la magie, mageia. Le zoroastrisme n’a rien à voir avec celle-ci, qui n’apparaît pas plus que l’astrologie dans l’Avesta, si ce n’est pour être condamnée. Mais, bien plus tard, les mages de Cappadoce, en Asie mineure, ont adopté une version syncrétique et dégénérée du zoroastrisme en y intégrant les superstitions locales et se sont mis à pratiquer ce que les Grecs ont appelé « magie » d’après leur nom. On trouve déjà trace de cette autre confusion chez les Juifs, puisque le prophète Daniel a été consacré comme le « chef des mages », assimilés à des devins ou des sorciers, dans le récit du festin de Balthazar : « Il est dans ton royaume un homme en qui est l’Esprit de Dieu ; et du temps de ton père la vigilance et la sagesse furent trouvées en lui, et le roi Nabuchodonosor, ton père, le fit chef des devins, des mages, des Chaldéens et des sorciers » (Daniel, V 11). Il est probable que le mot « Chaldéens » désignait les astrologues. Le mot « sorciers » ne pouvait avoir le caractère péjoratif qu’il a pour nous, aussi vaudrait-il mieux écrire ici « exorcistes » ou « conjureurs », ceux qui conjurent le mauvais sort et les esprits malfaisants.

 

A partir du IIIe siècle de l’ère chrétienne, cependant, avec Tertullien (155-225), de ces prêtres on a fait des rois, en prenant à la lettre un passage de l’Apocalypse de saint Jean : « Le sixième ange répandit sa coupe sur le grand fleuve Euphrate : l’eau en fut asséchée pour préparer la voie aux rois qui viennent de l’Orient » (XVI 12). Il a pu aussi s’inspirer de cette prophétie d’Isaïe : « Les rois seront tes pères nourriciers, et les reines tes nourrices ; ils t’adoreront la face contre terre ; ils lécheront la poussière de tes pieds » (XLIX, 23 ; nous citons l’Ancien Testament d’après la Septante et non d’après le texte massorétique, d’autant que c’était elle que Tertuellien avait sous les yeux, au moins dans sa traduction en latin, la Vetus Latina). Interprétation forcée, puisque le père nourricier de Jésus, c’était Joseph et que les reines sont tout à fait absentes du récit de saint Matthieu. Et encore : « Les rois viendront à ta lumière, et les nations à ta splendeur… Les richesses de la mer, des nations et des peuples seront transportées chez toi… Tous les hommes de Saba viendront chargés d’or et t’offriront de l’encens et publieront la bonne nouvelle du salut de Dieu » (LX 3-6). Dans les Psaumes, enfin, on lit : « Tous les rois l’adoreront » (LXXI, 11, dans la numérotation de la Septante et de la Vulgate). On voit pourtant que ces annonces du triomphe du Messie s’appliquent mal à l’adoration des mages, qui eut forcément peu d’écho dans la population sur le moment, bien que le roi Hérode en ait eu vent. Ce n’est point à dire que ces prophéties soient sans valeur pour les chrétiens : elles annoncent la victoire finale du Sauveur, qui concerne le genre humain tout entier, et non pas un peuple particulier.

Le souvenir des mages a été noyé dans la lumière de l’Épiphanie et on a perdu de vue le lien avec Zoroastre. Aujourd’hui, des commentateurs tendancieux ou ignorants présentent les mages de l’Évangile comme de vagues « astrologues », venus d’un « Orient » fabuleux. C’est de la désinformation scripturaire. Elle vise apparement à occulter l’héritage zoroastrien du christianisme, par judéo-centrisme : il faut réfuter ce contresens. Les mages qui sont allés adorer l’enfant Jésus à Bethléem étaient des prêtres de Zoroastre et ils étaient venus d’Iran.

 

Les mages, prêtres de Zoroastre, apparaissent au tout début du Nouveau Testament, au deuxième chapitre du premier Évangile, juste après la naissance de Jésus et sa généalogie, qui, par saint Joseph, son père adoptif, le rattache à David et à Abraham (chapitre Ier), juste avant le baptême de Jésus dans les eaux du Jourdain par saint Jean-Baptiste (chapitre III), « le plus grand des prophètes » (Luc VII 28 : « Je vous le dis en effet, parmi les enfants des femmes, il n'y a pas de prophète plus grand que Jean-Baptiste »). Cela marque le triple héritage qui est à la base de la révélation chrétienne, direct pour l’ancien judaïsme représenté par David et pour le nouveau judaïsme (celui des esséniens) représenté par saint Jean-Baptiste, indirect pour le zoroastrisme.

Il est symbolique de l’universalisme de la révélation chrétienne, qui rompait avec le racisme du judaïsme, que les premiers hommes qui aient adoré Jésus ne fussent pas des Juifs. C’était à l’époque l’empire parthe des Arsacides qui régnait sur l’Iran. On ne sait si les mages étaient des Perses, des Mèdes ou des Parthes, mais ils étaient à coup sûr des Iraniens, donc des Indo-Européens, évidemment de race causasoïde… Il n’y avait pas plus de jaunes ou de noirs que de rois parmi eux, ce qui ne manquera pas de chagriner les chrétiens qui donnent dans l’antiracisme en confondant universalisme et cosmopolitisme. Le mythe de Balhazar, roi-mage de race congoïde qui aurait été originaire d’Afrique noire, bien qu’il portât curieusement le nom d’un roi de Babylone, est une invention tardive, postérieure à l’an mil, et qui n’a ni queue ni tête.

Ex Oriente lux, la lumière vient de l’Orient, là où le soleil se lève : elle apparut d’abord là-bas, en Iran, à l’est de la Palestine. Les présents que les mages firent à Jésus – l’or, l’encens, la myrrhe – étaient le symbole de l’héritage religieux qu’ils léguaient au christianisme ; on peut y voir celui des trois fonctions indo-européennes omniprésentes dans l’Avesta, l’or représentant la couronne des rois, l’encens, le sacrifice des guerriers, la myrrhe, le parfum des femmes. En se prosternant devant lui pour l’adorer, ils ont célébré par là-même la translation du zoroastrisme au christianisme. « Dès son aurore, (le christianisme) se fit reconnaître par les adorateurs d’Ormuzd [Ahura Mazda] : la belle légende des mages venant adorer l’enfant nouveau-né et lui offrir les mêmes présents qu’ils avaient coutume d’offrir à Ahura Mazda…, cette légende n’est point sans signification » (Émile Burnouf, La science des religions, p. 219). Quand le roi perse Chosroès ravagea la Palestine en l’an 606, il épargna la basilique de Bethléem, reconnaissant des prêtres de Zoroastre dans la représentation des mages qui figurait sur la mosaïque de la coupole (cf. Roland Hureaux, Jésus de Nazareth, roi des Juifs, p. 53).

 

Le progrès des connaissances montre que les premiers chrétiens ont eu tout à fait raison de vénérer Zoroastre, bien qu’ils fussent en dessous de la réalité, ne mesurant pas l’étendue de ce qu’ils lui devaient.

La concordance des dogmes entre zoroastrisme et christianisme est en effet confondante. Le zoroastrisme croit en un Dieu unique, Ahura Mazda, le Seigneur Sagesse, qui est infiniment bon et qui a créé le monde. C’est Zoroastre qui a découvert le monothéisme en transformant les anciens dieux en archanges, à l’exception d’Ahura Mazda : celui-ci devenait ainsi le Dieu unique, comme l’a montré le grand savant français Georges Dumézil (Naissance d’archanges – Essai sur la formation de la théologie zoroastrienne, 1941). Ahura Mazda est donc entouré d’un cortège d’archanges, les saints immortels ou immortels bienfaisants, ameshas spentas, et aussi de simples anges, yazatas. Chaque homme a un ange gardien, fravarti. Ahura Mazda a créé l’Esprit Saint, Esprit du Bien, Spenta Manyu, et l’Esprit du Mal, Angra Manyu, qui a choisi en toute liberté, comme Satan, de s’opposer à Dieu, et qui est assisté par une foule de démons, daevas.

Le zoroastrisme est une religion de salut. Il croit à la vie éternelle, au jugement de l’âme après la mort, à la rétribution des bonnes et des mauvaises pensées, paroles et actions, à l’enfer et au paradis (mot d’origine iranienne) – eschatologie individuelle. Le zoroastrisme croit aussi au Sauveur, Saushyant, qui viendra à la fin du monde, il croit à la résurrection des morts, au jugement dernier et à l’avènement du Royaume de Dieu – eschatologie collective. Le zoroastrisme est une religion universaliste, qui s’adresse à tous les hommes, non à un peuple particulier, et, nous l’avons dit, ce fut la première du genre.

Zoroastre a vécu à l’âge du bronze, au plus tard en -1200, bien avant la formation du judaïsme et la composition de la Bible par Esdras, qui eut lieu vers -450, quelque huit siècles après Zoroastre. L’Avesta est antérieur de plusieurs siècles à la rencontre des Juifs et des Perses, peuple iranien adorateur d’Ahura Mazda, qui s’est produite en -539, quand Cyrus, « roi des rois », empereur des Perses, a pris Babylone, où les Juifs avaient été déportés par Nabuchodonosor. Il faut en conclure que le judaïsme a hérité des dogmes zoroastriens après cette date et qu’il les a transmis au christianisme. Si l’Esprit Saint a parlé par les prophètes, comme l’enseigne le Credo, on doit admettre qu’il a d’abord parlé par Zoroastre et que celui-ci fut le premier des prophètes.


Henry de Lesquen

 

Voir aussi notre article « Zoroastre et nous : les origines zoroastriennes de l’Occident chrétien », en ligne sur :

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